Nous sommes le 13 juillet 1988. Treize jours plus tôt, Mgr Marcel Lefebvre a consacré quatre évêques à Écône, provoquant un séisme dans l’Église catholique. Le Vatican a réagi immédiatement : excommunication latæ sententiæ. Le monde catholique est sous le choc.
C’est dans ce contexte que le Cardinal Joseph Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi — c’est-à-dire le gardien suprême de l’orthodoxie catholique — prend la parole devant les évêques du Chili, à Santiago.
Ce qu’il va dire ce jour-là est extraordinaire. Car tout en condamnant formellement l’acte de Mgr Lefebvre, il va, point par point, concéder que les préoccupations de l’Archevêque étaient fondées. Ce discours, relativement méconnu du grand public, est peut-être l’un des textes les plus lucides jamais prononcés sur la crise de l’Église contemporaine.
La sévérité à géométrie variable
Ratzinger commence par défendre la manière dont Rome a géré le dossier Lefebvre. Mais très vite, il fait un aveu stupéfiant sur le traitement réservé aux progressistes :
« La sévérité mythique du Vatican face aux déviations des progressistes se révèle n’être que des paroles en l’air. Jusqu’à présent, seuls des avertissements ont été publiés ; en aucun cas il n’y a eu de sanctions canoniques strictes au sens propre. »
Relisons bien : le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi reconnaît lui-même que Rome n’a jamais véritablement sévi contre ceux qui, depuis vingt ans, sapent la foi catholique de l’intérieur. Des avertissements, oui. Des sanctions ? Jamais.
Il poursuit avec une colère à peine voilée devant l’hypocrisie des progressistes qui réclament la sévérité contre Lefebvre :
« Il y a une contradiction criante dans le fait que ce sont précisément ceux qui n’ont laissé passer aucune occasion de faire connaître au monde leur désobéissance au Pape et aux déclarations magistérielles des vingt dernières années, qui s’arrogent le droit de juger que l’attitude envers Lefebvre est trop douce, et qui souhaitent que l’on ait exigé une obéissance absolue à Vatican II. »
Le double standard est posé noir sur blanc, par l’un des hommes les plus puissants du Vatican.
Vatican II, un « super-dogme » ?
C’est ici que le discours devient véritablement explosif. Ratzinger aborde de front la question du statut de Vatican II et prononce des paroles qui, attribuées à n’importe quel prêtre de la Fraternité Saint-Pie X, auraient valu à leur auteur une condamnation immédiate :
« Le Concile Vatican II n’a pas été traité comme une partie de l’ensemble de la Tradition vivante de l’Église, mais comme une fin de la Tradition, un nouveau départ à partir de zéro. La vérité est que ce Concile particulier n’a défini aucun dogme, et a délibérément choisi de rester à un niveau modeste, comme un Concile simplement pastoral ; et pourtant beaucoup le traitent comme s’il s’était constitué en une sorte de “super-dogme” qui ôte toute importance à tout le reste. »
Ces mots sont d’une portée considérable. Ratzinger affirme trois choses :
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Vatican II n’a défini aucun dogme.
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Il s’est voulu un Concile « simplement pastoral ».
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Le traiter comme un « super-dogme » est une erreur qui efface toute la Tradition antérieure.
Or, c’est très exactement ce que disait Mgr Lefebvre depuis le milieu des années 1970.
L’inversion totale des valeurs
Ratzinger enchaîne alors avec une description du renversement opéré dans l’Église post-conciliaire, dans des termes qui auraient parfaitement trouvé leur place dans le sermon même de Mgr Lefebvre à Écône :
« Ce qui auparavant était considéré comme le plus sacré — la forme sous laquelle la liturgie avait été transmise — apparaît soudain comme la plus interdite de toutes les choses, la seule que l’on puisse prohiber en toute sécurité. Il est intolérable de critiquer les décisions prises depuis le Concile ; en revanche, si l’on remet en question les règles anciennes, ou même les grandes vérités de la Foi — par exemple la virginité corporelle de Marie, la résurrection corporelle de Jésus, l’immortalité de l’âme — personne ne se plaint, ou ne le fait qu’avec la plus grande modération. »
La messe traditionnelle : interdite. La négation de la Résurrection : tolérée. L’inversion est complète, et c’est le gardien de l’orthodoxie lui-même qui la dénonce.
Il ajoute un témoignage personnel frappant :
« Moi-même, quand j’étais professeur, j’ai vu comment le même évêque qui, avant le Concile, avait renvoyé un enseignant vraiment irréprochable pour une certaine crudité de langage, n’était pas disposé, après le Concile, à congédier un professeur qui niait ouvertement certaines vérités fondamentales de la Foi. »
Et sa conclusion est terrible :
« Tout cela conduit un grand nombre de personnes à se demander si l’Église d’aujourd’hui est vraiment la même que celle d’hier, ou si on l’a changée pour quelque chose d’autre sans le dire aux gens. »
L’éclipse de la vérité
Ratzinger identifie ensuite ce qu’il appelle « le problème crucial pour la théologie et la pastorale d’aujourd’hui » : la suppression de la question de la vérité elle-même.
« La “vérité” est considérée comme une prétention trop élevée, un “triomphalisme” que l’on ne peut plus se permettre. Si nous ne mettons pas en avant la vérité en annonçant notre foi, et si cette vérité n’est plus essentielle pour le salut de l’homme, alors les missions perdent leur signification. La conclusion a été tirée qu’il suffit que les chrétiens soient de bons chrétiens, les musulmans de bons musulmans, les hindous de bons hindous, etc. »
C’est l’indifférentisme religieux que tous les papes d’avant Vatican II avaient solennellement condamné, décrit ici par le Préfet de la CDF comme un fait accompli au sein même de l’Église. Ratzinger ajoute que cette idée « a déjà profondément pénétré la pratique liturgique » et que, quand on en arrive là, « la foi est abandonnée ».
La phrase la plus révélatrice
Mais c’est la conclusion du discours qui mérite la plus grande attention :
« Si nous réussissons à nouveau à montrer et à vivre la plénitude de la religion catholique sur ces points, nous pouvons espérer que le schisme de Lefebvre ne sera pas de longue durée. »
Ce « nous » désigne Rome et les évêques en communion avec elle. Ratzinger ne dit pas : « Si Lefebvre accepte de se soumettre. » Il dit : « Si nous retrouvons la plénitude de la foi catholique. » C’est un aveu implicite mais limpide : le problème fondamental n’est pas Mgr Lefebvre. Le problème, c’est Rome elle-même.
L’échec de Benoît XVI
Ratzinger a-t-il réussi à mettre en œuvre ce programme ? Ni comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (1981-2005), ni comme Pape Benoît XVI (2005-2013), il n’a pu renverser la tendance. Il le reconnaît lui-même, juste avant de renoncer au pontificat :
« Le Concile des médias a créé tant de désastres, tant de problèmes, tant de souffrances : séminaires fermés, couvents fermés, liturgie banalisée… et le vrai Concile avait du mal à s’établir et à prendre forme ; le Concile virtuel était plus fort que le Concile réel. »
Vingt-cinq ans après Santiago, tous les maux qu’il avait diagnostiqués étaient encore là — et pires qu’avant.
Et aujourd’hui ?
Depuis 2013, la crise s’est aggravée de manière exponentielle. Amoris Laetitia, Pachamama, Fiducia Supplicans, l’Église synodale, Mater Populi Fidelis : autant de noms qui parlent d’eux-mêmes. La condition posée par Ratzinger lui-même en 1988 — que Rome retrouve et vive la plénitude de la foi catholique — est plus éloignée que jamais de sa réalisation.
Trente-sept ans après ce discours à Santiago, et alors que la Fraternité Saint-Pie X s’apprête à consacrer de nouveaux évêques, les paroles du Cardinal Ratzinger constituent paradoxalement la meilleure justification de l’œuvre de Mgr Lefebvre : tant que Rome n’aura pas accompli ce que Ratzinger lui-même jugeait nécessaire, cette œuvre reste indispensable.
Ratzinger savait. Il l’a dit. Il n’a pas pu — ou pas voulu — agir en conséquence.
Source : Conférence du Cardinal Joseph Ratzinger aux évêques du Chili, Santiago, 13 juillet 1988. Texte reproduit dans Abbé François Laisney, Archbishop Lefebvre and the Vatican. Analyse inspirée de l’article de Robert Morrison dans The Remnant Newspaper.