L’entretien met en scène l’abbé Fabrice Loiseau, fondateur des Missionnaires de la Miséricorde Divine, qui célèbre dans la forme extraordinaire, au fil d’une série de vidéos de carême consacrée à la liturgie. Le propos est d’abord une belle catéchèse sur la messe traditionnelle, son rythme, son silence, son enracinement dans vingt siècles. Puis, à mesure que l’entretien s’approche de la Fraternité Saint-Pie X, le ton se déplace. L’abbé Loiseau aligne une série de « révélations » sur Mgr Lefebvre, présentées comme autant de contradictions de l’archevêque avec lui-même. Le message implicite est limpide : si le fondateur d’Écône fut à ce point inconséquent, sa critique de la messe nouvelle perd de son poids.
Le procédé porte un nom. C’est l’argument ad hominem, dans sa variante du tu quoque : au lieu de réfuter une thèse, on disqualifie celui qui la porte. Il vaut la peine d’examiner ces « révélations » une à une, sans rien céder sur les faits ni sur la rigueur. La plupart sont soit exactes mais amputées de leur raison, soit invérifiables, soit contraires à ce que les sources établissent. Et toutes, vraies ou fausses, laissent intacte la question de fond.
Ce que l’abbé Loiseau met au compte de l’archevêque
L’entretien avance cinq griefs. Premièrement, Mgr Lefebvre aurait tenu sur la réforme liturgique des propos d’une dureté excessive, parlant de « sacrements bâtards », de « messe de Luther », d’un rite « intrinsèquement mauvais ». Deuxièmement, il aurait lui-même célébré de nouveaux rites et concélébré. Troisièmement, il aurait ordonné des prêtres selon le nouveau rituel d’ordination aux débuts de la Fraternité. Quatrièmement, il aurait permis en 1972 à ses séminaristes d’assister à la messe nouvelle. Cinquièmement, comme supérieur, il aurait demandé au Séminaire français de Rome que la messe soit célébrée face au peuple. L’abbé en conclut que l’attitude de l’archevêque fut « complexe », « binaire », et qu’elle a « nui » à la messe qu’elle prétendait servir.
« Sacrements bâtards » : la formule est exacte, son amputation ne l’est pas
Sur ce point, l’abbé Loiseau ne forge rien : la formule est authentique. Elle vient du sermon prononcé à Lille le 29 août 1976[1]. Mais la citer sans son raisonnement, c’est la réduire à une saillie d’humeur, alors qu’elle est la conclusion d’un argument.
« Cette union voulue par les catholiques libéraux entre l’Église et la Révolution est une union adultère. De cette union adultère ne peut venir que des bâtards. Et qui sont ces bâtards ? Ce sont nos rites. Le rite de la nouvelle messe est un rite bâtard. Les sacrements sont des sacrements bâtards. Nous ne savons plus si ce sont des sacrements qui donnent la grâce ou qui ne la donnent pas. »
Mgr Lefebvre ne profère pas une insulte, il décrit une incertitude : on ne sait plus, dit-il, si ces rites transmettent ce qu’ils signifient. Et ce diagnostic n’était pas une invention de polémiste isolé. Sept ans plus tôt, il avait été formulé dans la langue mesurée de la Curie, au sommet de l’ancien Saint-Office.
« Le Novus Ordo Missæ […] s’éloigne de façon impressionnante, dans son ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la sainte Messe, telle qu’elle a été formulée à la XXIIe session du Concile de Trente. »
Bref examen critique du nouvel Ordo Missæ · Cardinaux Ottaviani et Bacci · 1969[2]
La formule de Lille est l’extrémité radicale d’un continuum dont l’origine remonte à deux cardinaux. On peut discuter de la sévérité du mot « bâtard ». On ne peut pas faire comme si l’argument n’existait pas. L’abbé Loiseau garde le choc et laisse tomber la généalogie.
Concélébrations et messe « assistée » : la distinction que l’on efface
L’abbé affirme que l’archevêque « a célébré de nouveaux rites » et concélébré. Ici, deux réalités très différentes sont fondues en une. La concélébration, d’abord : c’est une pratique élargie par la réforme, mais Mgr Lefebvre l’a pratiquée en latin et en grégorien, ce qui n’a rien du Novus Ordo. Le seul épisode documenté touchant véritablement la messe nouvelle est une assistance, et non une célébration, aux obsèques de sa belle-sœur, le 30 juin 1980, rapportée par l’abbé Michel Simoulin[3].
Assister une fois à une messe, dans une circonstance familiale, à contre-courant de sa propre position, ce n’est pas la célébrer habituellement, et c’est encore moins en faire une doctrine. Je n’ai trouvé aucune source établissant que Mgr Lefebvre ait célébré le rite de Paul VI de façon régulière. Le « il a fait pareil » suppose une équivalence que les faits ne soutiennent pas.
Les ordinations « au nouveau rite » : ce que rien n’établit
L’affirmation selon laquelle l’archevêque aurait ordonné des prêtres selon le nouveau rituel d’ordination, aux débuts de la Fraternité, demande des preuves. Je ne les trouve pas. Les sources disponibles montrent au contraire qu’Écône célébra la messe traditionnelle dès l’ouverture du séminaire, en 1971. Sur le rituel d’ordination lui-même, je ne dispose d’aucune source fiable confirmant l’usage du nouveau pontifical par Mgr Lefebvre. Tant que cette source n’est pas produite, l’affirmation reste une allégation, et la charge de la preuve pèse sur qui l’avance, non sur qui la conteste.
1972 : une discipline de transition n’est pas un reniement
Que Mgr Lefebvre ait, vers 1972, toléré que ses séminaristes assistent à la messe nouvelle s’accorde avec ce que l’on sait de l’évolution de son jugement. Dans les premières années, de 1969 à 1974, sa position n’avait pas encore la fermeté qu’elle prendra ensuite. Mais une discipline qui se durcit à mesure que la crise se révèle n’est pas une contradiction : c’est le contraire de la légèreté. On reproche d’ordinaire aux hommes de trancher trop vite. On ne peut pas reprocher à celui-ci d’avoir pesé avant de décider. Et surtout, l’évolution d’une règle pratique ne dit rien de la valeur de l’argument doctrinal. Ce sont deux ordres distincts.
La messe « face au peuple » : une accusation à rebours des faits
C’est le point le plus fragile de l’entretien, peut-être le plus inexact. L’abbé Loiseau présente Mgr Lefebvre comme l’un des responsables qui auraient réclamé la messe coram populo au Séminaire français de Rome. La documentation disponible établit l’inverse. Comme supérieur général des Pères du Saint-Esprit, de 1962 à 1968, Mgr Lefebvre recommandait de ne pas célébrer face au peuple, et il démissionna en 1968 plutôt que d’avaliser l’aggiornamento imposé à sa congrégation. Je ne trouve aucune source appuyant l’accusation, et tout ce qui est attesté va dans le sens opposé. En l’absence de référence vérifiable, ce grief ne tient pas.
L’argument se retourne : Rome a donné tort au procureur
Reste le plus important, que l’entretien ne pouvait pas voir : tourné vers 2018, il précède d’un an la suppression de la Commission Ecclesia Dei et de trois ans le motu proprio Traditionis Custodes. À cette date, la confiance de l’abbé Loiseau dans la stabilité des « deux formes » se comprenait. Mais les actes romains qui ont suivi l’ont démentie point par point. Tout son édifice reposait sur une thèse : il n’y aurait pas deux messes mais « deux formes d’un seul rite », appelées à un « enrichissement mutuel », et l’affaire serait « close », aucun pape ne pouvant revenir sur la liberté rendue à l’ancien rite. L’abbé évoque d’ailleurs la Commission Ecclesia Dei comme une instance bien vivante. Or la Commission Ecclesia Dei a été supprimée le 17 janvier 2019, ses compétences absorbées par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi[4]. Deux ans plus tard, le motu proprio Traditionis Custodes a tranché la question des « deux formes ».
« Les livres liturgiques promulgués par saint Paul VI et saint Jean-Paul II, en conformité avec les décrets du Concile Vatican II, sont l’unique expression de la lex orandi du Rite romain. »
Motu proprio Traditionis Custodes · François · 2021[5]
« Unique expression » : le mot referme la porte que Summorum Pontificum avait paru entrouvrir. Dans l’esprit du législateur de 2021, il n’y eut jamais deux formes égales d’un même rite, mais un rite et un usage toléré, désormais restreint. La construction même que l’abbé Loiseau opposait à Mgr Lefebvre a donc été défaite par la Rome qu’il invoquait. Et ce que l’archevêque soutenait se trouve confirmé : que la question liturgique est doctrinale et non sentimentale, et que la paix des « deux formes » était un équilibre instable, suspendu au bon vouloir du moment. Celui qui voulait montrer l’inconséquence de Lefebvre se retrouve avec une thèse que le magistère postérieur a contredite.
L’homme, l’argument, la vérité
Le procès personnel de Mgr Lefebvre, fût-il fondé sur chacun de ses points, ne réfuterait pas un seul mot de la critique de fond. Lex orandi, lex credendi : la vraie question est de savoir si le rite nouveau exprime la même foi, avec la même clarté, que le rite reçu de vingt siècles. Elle se tranche sur les textes, le Bref examen critique et la XXIIe session de Trente, non sur la biographie d’un archevêque. Quand bien même celui-ci aurait hésité, concélébré, toléré, la messe de toujours n’en serait pas d’un iota moins vraie. C’est le défaut constitutif de l’argument ad hominem : il parle de l’homme pour éviter de parler de la chose. L’abbé Loiseau est un prêtre attaché à la forme extraordinaire, et c’est une grâce. On souhaiterait seulement qu’il la défendît par ses raisons, qui sont fortes, au lieu de l’affaiblir en cherchant les failles de celui qui la lui a transmise.
Notes
-
Sermon prononcé à Lille le 29 août 1976. Texte intégral publié par La Porte Latine.
-
Bref examen critique du nouvel Ordo Missæ, étude remise à Paul VI à la fin de 1969 sous le couvert d’une lettre des cardinaux Alfredo Ottaviani et Antonio Bacci. Elle visait le texte du nouvel ordo avant même la parution de l’editio typica du missel en 1970.
-
Témoignage de l’abbé Michel Simoulin : accompagnant alors l’archevêque, il rapporte son assistance à une messe selon le rite nouveau aux obsèques de sa belle-sœur, le 30 juin 1980.
-
François, lettre apostolique en forme de motu proprio supprimant la Commission pontificale Ecclesia Dei, 17 janvier 2019. Ses compétences sont transférées à une section de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
-
François, motu proprio Traditionis Custodes sur l’usage de la liturgie romaine antérieure à la réforme de 1970, 16 juillet 2021, article 1.
Source : Bref examen critique du nouvel Ordo Missæ, cardinaux Ottaviani et Bacci (1969). Sermon de Lille de Mgr Marcel Lefebvre (29 août 1976). Motu proprio Traditionis Custodes (2021) et lettre apostolique supprimant la Commission Ecclesia Dei (2019). D’après un entretien vidéo de l’abbé Fabrice Loiseau sur la forme extraordinaire, diffusé vers 2018.