Le 13 mai 2026, jour anniversaire de la première apparition de Fatima, le Dicastère pour la Doctrine de la Foi a rendu publique une déclaration signée du cardinal Victor Manuel Fernández. Le texte affirme que les consécrations épiscopales annoncées par la Fraternité Saint-Pie X pour le 1er juillet, à Écône, constitueraient « un acte schismatique », et rappelle que l’adhésion formelle au schisme « entraîne l’excommunication prévue par le droit de l’Église ». La menace ne vise pas seulement les évêques consécrateurs et les futurs consacrés : elle s’étend aux fidèles qui adhéreraient à ce que Rome qualifie de schisme.
Il y a, dans le choix des mots, quelque chose qui mérite réflexion paisible. Les termes de « schisme » et d’« excommunication » appartiennent au vocabulaire le plus grave de l’Église. Or, depuis des décennies, on ne les entend pratiquement plus, sinon à l’adresse de ceux qui demandent à conserver la liturgie, la doctrine et la discipline reçues. L’Église qui se présente volontiers comme accueillante, à l’écoute, ouverte à toutes les situations, retrouve soudain la solennité de l’ancien Saint-Office pour une seule famille spirituelle : celle qui se réclame de la Tradition.
Deux invocations du même Esprit
Le contraste est d’autant plus net qu’au même moment Rome multiplie les gestes d’ouverture. Le 20 mars 2026, le pape Léon XIV adressait un message à Mme Sarah Mullally à l’occasion de son intronisation comme première femme archevêque de Canterbury :
Je prie pour que vous soyez guidée par l’Esprit Saint dans votre service auprès de vos communautés et que vous puisiez votre inspiration à l’exemple de Marie, la Mère de Dieu. (…) Que le Saint-Esprit descende sur vous et vous rende fécond votre service du Seigneur.
Le 27 avril, le Saint-Père priait avec elle au Vatican, après qu’elle se fut recueillie sur les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul. Mme Mullally professe pourtant des positions que la doctrine catholique réprouve, notamment sur la morale conjugale et la bénédiction des unions de même sexe ; une large part de la Communion anglicane elle-même, réunie dans le mouvement GAFCON (qui revendique la majorité des anglicans pratiquants dans le monde), a protesté contre sa nomination et cessé, en octobre 2025, de reconnaître l’autorité de Canterbury.
Mettons les deux textes l’un à côté de l’autre. À l’archevêque de Canterbury, Rome demande que l’Esprit Saint la guide et rende son service « fécond ». À la Fraternité, le même Esprit est invoqué, par le même dicastère et sous le même pontificat, pour qu’elle « reconsidère » sa décision et « revienne sur ses pas », sous peine d’excommunication. La prière est belle dans les deux cas. Mais la balance, identique, ne penche pas du même poids.
Une indulgence à sens unique
On pourrait allonger la liste, sans aigreur, mais sans rien céder à l’évidence. La déclaration Fiducia supplicans (décembre 2023), qui autorise la bénédiction des couples de même sexe, fut présentée comme un acte de charité pastorale. Le pèlerinage des associations LGBT du Jubilé (septembre 2025), où plus d’un millier de personnes franchirent la Porte Sainte de Saint-Pierre et où le père James Martin fut reçu peu avant par le Saint-Père, fut salué comme un signe d’espérance. Amoris laetitia a ouvert, en certains cas, l’accès à la communion des divorcés engagés dans une nouvelle union. Le « chemin synodal » allemand réclame ouvertement le sacerdoce des femmes sans qu’aucune sanction ne tombe. L’accord avec Pékin laisse nommer des évêques sans mandat pontifical préalable, et l’on parle alors de réalisme diplomatique. Dans chacun de ces cas, Rome a su trouver une catégorie qui apaise : charité, accompagnement, inculturation, diplomatie. Pour les seuls sacres d’Écône, une seule a été retenue : le schisme.
Ce traitement de faveur envers ce qui s’éloigne n’est pas nouveau. Le 13 octobre 2016, jour anniversaire du miracle du soleil de Fatima, une statue de Luther était installée dans la salle Paul VI lors d’une audience pontificale accordée à un millier de pèlerins luthériens. Plus loin encore, le 27 octobre 1986, lors de la Journée mondiale de prière d’Assise, des bouddhistes plaçaient une statue de Bouddha sur le tabernacle de l’église San Pietro, prêtée pour l’occasion, et y accomplissaient leurs rites. Nul n’a parlé, en ces circonstances, de schisme ni d’excommunication.
Et tandis que ces ruptures appellent la patience, c’est sur un titre marial que s’exerce la rigueur doctrinale. Le 4 novembre 2025, la note Mater Populi Fidelis, signée du même cardinal Fernández, déclarait « toujours inopportun » l’usage du titre de « corédemptrice » et invitait à la prudence à l’égard de celui de « médiatrice ». La fermeté, qui se fait rare ailleurs, se retrouve donc intacte dès qu’il s’agit de circonscrire l’honneur rendu à la Mère de Dieu.
La vraie question
Reste la question de fond, qu’il faut poser sans procès d’intention : à quel moment la Tradition est-elle devenue ce qui met le plus mal à l’aise ? Pourquoi les mots les plus sévères du droit canonique se réservent-ils aujourd’hui à ceux qui veulent transmettre intacte la foi reçue des Apôtres ?
Il ne s’agit pas de rejeter en bloc le concile Vatican II ni l’autorité légitime de l’Église. Là où les textes conciliaires et l’enseignement postérieur demeurent fidèles au magistère constant, ils ne posent aucune difficulté. Mais là où certaines formulations, et surtout certaines applications, semblent s’écarter de cet enseignement (sur l’œcuménisme, la liberté religieuse, le rapport au monde), la difficulté est réelle, et elle n’a jamais reçu de réponse théologique satisfaisante. C’est ce malaise non résolu, et non un goût du conflit, qui explique la persévérance de la Fraternité.
Une accusation, une profession de foi
À l’accusation de schisme, la Fraternité n’a pas répondu par le défi, mais par une profession de foi. Le 14 mai 2026, en la fête de l’Ascension, l’abbé Davide Pagliarani adressait au pape Léon XIV une Déclaration de foi catholique qui ne réclame rien d’extraordinaire : elle énonce, simplement, ce qui fut toujours cru.
Il n’existe qu’une seule foi et une seule Église par lesquelles nous puissions être sauvés. (…) La négation d’une seule vérité de foi détruit la foi elle-même et rend radicalement impossible toute communion avec l’Église catholique.
Le cœur de l’argument n’est pas un acte de rébellion, mais le rappel d’une limite que l’Église s’est elle-même reconnue. Au moment même où il définissait l’infaillibilité pontificale, le concile Vatican I prenait soin de préciser pourquoi cette autorité avait été donnée :
Le Saint-Esprit n’a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu’ils fassent connaître, sous sa révélation, une doctrine nouvelle, mais pour qu’avec son assistance ils gardent saintement et exposent fidèlement la révélation transmise par les Apôtres, c’est-à-dire le dépôt de la foi.
C’est là tout le raisonnement de la Tradition, et il est d’une grande simplicité : l’autorité a été reçue « pour l’édification, non pour la destruction » (2 Co 10, 8). À Pierre lui-même, le Seigneur n’a pas dit d’inventer, mais : « Toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22, 32). Une sanction qui frapperait la profession de la foi de toujours irait à l’encontre de la fin même pour laquelle le pouvoir des clefs a été confié. La fidélité à cette foi prime alors sur la sanction, non par mépris de l’autorité, mais par respect de ce qui la fonde.
Avec l’aide de Notre-Seigneur, nous préférons la mort plutôt que d’y renoncer. C’est dans cette foi immuable que nous désirons vivre et mourir.
Garder la foi sans perdre la charité
Comment, dès lors, traverser cette épreuve ? La réponse a été donnée par le Supérieur général lui-même, dans un éditorial adressé aux membres de la Fraternité le 7 mars 2026. Loin d’appeler à la dureté, il y demande la fermeté unie à la douceur, et met en garde contre l’amertume :
Si nous venions à être déclarés excommuniés et schismatiques, cela ne signifierait pas que nous recherchions une telle sanction ni que nous nous en réjouirions, car elle serait objectivement injuste. (…) Il faut savoir rester ferme et doux à la fois.
C’est sans doute la meilleure réponse à qui voudrait faire des fidèles attachés à la Tradition des révoltés ou des aigris. La preuve que l’on demeure dans la vérité n’est pas le ton de la polémique, mais la capacité de garder la charité envers tous, y compris envers ceux qui prononcent la sanction.
L’histoire de l’Église a déjà connu ces renversements. Saint Athanase fut un temps tenu pour rebelle par une grande partie de l’épiscopat, avant que l’Église ne reconnaisse en lui le défenseur de la foi de Nicée. La Fraternité ne demande rien pour elle-même, sinon que l’Église puisse un jour se réapproprier pleinement sa Tradition. En attendant, il n’y a pas lieu d’avoir peur. Il y a lieu de garder la foi, et de la garder dans la paix.
Sources
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Dicastère pour la Doctrine de la Foi, déclaration du cardinal Victor Manuel Fernández sur les ordinations épiscopales annoncées par la FSSPX, 13 mai 2026.
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Léon XIV, Message à l’occasion de l’intronisation de l’archevêque de Canterbury, 20 mars 2026 (Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens) ; rencontre de prière au Vatican, 27 avril 2026.
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GAFCON / Global Anglican Communion, communiqué sur la nomination de Sarah Mullally, octobre 2025.
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Dicastère pour la Doctrine de la Foi, déclaration Fiducia supplicans, 18 décembre 2023.
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Pèlerinage des associations LGBT lors du Jubilé, Rome, 5-6 septembre 2025 ; audience du père James Martin auprès de Léon XIV.
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Audience pontificale aux pèlerins luthériens, salle Paul VI, 13 octobre 2016 (statue de Luther).
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Journée mondiale de prière pour la paix, Assise, 27 octobre 1986 (statue de Bouddha sur le tabernacle de l’église San Pietro).
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Dicastère pour la Doctrine de la Foi, note doctrinale Mater Populi Fidelis, 4 novembre 2025.
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Abbé Davide Pagliarani, Déclaration de foi catholique adressée au pape Léon XIV, Menzingen, 14 mai 2026.
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Abbé Davide Pagliarani, éditorial Et nos credidimus caritati, Menzingen, 7 mars 2026.
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Concile Vatican I, constitution dogmatique Pastor aeternus, chapitre 4, 1870.